Coeur d’encre 2/2

Ecrit sur Ciao en octobre 2004 sous le titre Coeur d’Encre (rien à voir avec le film)

28e jour
: Clairefontaine compte ses pages, près de la moitié sont remplies. Dans nos longues conversations, lorsque la maison est silencieuse, nous nous interrogeons beaucoup sur les hommes.
Ils ont le pouvoir extraordinaire d’exprimer leurs pensées, leurs sentiments. Ils ne le savent pas mais, ils sont les seuls êtres vivants à pouvoir faire ça. Ils peuvent construire et détruire, c’est phénoménal.
Pourtant, il nous semble qu’ils ne maîtrisent pas ces pouvoirs. L’humanité à 3 millions d’années et l’homme se comporte comme s’il était un petit enfant. Il vient d’apprendre à manger seul, avec sa cuillère. Il cajole son nounours et casse le jouet de son copain.
De nombreux hommes ont réfléchis, beaucoup, très intelligents, ont donné leur avis. Certains ont créé des œuvres si magnifiques qu’on les dirait d’inspiration divine. Des poètes, des musiciens, des philosophes… des artisans, avec leurs mains, ont bâti des cathédrales, plus modestement avec la même magnificence, ils ont confectionné un confiturier ou une table.

Des femmes ont accouché et élevé leurs enfants, des hommes se sont battus pour prendre les terres de leurs voisins ou pour défendre les leurs.
Et ça fait des millions d’années que ça dure…
Il existe un mot, très joli.
Expérience… cette capacité de réflexion et de remise en question ne semble être utilisée qu’individuellement, et au plus pertinent, à partir de la moitié de la vie d’un homme.

3 millions d’années après le premier homme, des femmes meurent encore en accouchant, des enfants, des populations entières meurent de faim, un homme qui a la peau blanche peut empêcher un homme à la peau marron de travailler, de manger, d’avoir un toit, de vivre.
Comment se fait-il que l’humanité n’en soit que là ?

Et puis finalement, avec Clairefontaine nous nous disons qu’il s’agit là d’interrogations bien absurdes. Les hommes ont bien dû réfléchir à ce sujet et trouver les réponses convenables… seulement, nous n’en avons pas connaissance.
Nous nous disons que nous sommes bien contents d’être tombés entre les mains de Joël. Sa main vibrante, virile, sûre d’elle, empreinte d’une poésie allant parfois jusqu’à la déchirure. Souvent ludique, il nous amuse aussi.

« Le moment d’absence » continue.
31e jour : Une petite main m’a pris. Elle était pressée mais semblait ne pas maîtriser l’écriture comme Joël.
Nous avons écrit un texte incompréhensible :
« code pour dézinguer Groudon ennemi juré de Pikachu : □∆►▼□⌂ Entrer »
C’était sur un petit papier jaune de piètre qualité, ça m’a fait mal à la mine.

La petite main ne m’a pas rangé avec Clairefontaine. Je me suis retrouvé dans un pot avec d’autres stylos et crayons. J’ai retrouvé le crayon de papier de la poche. Le pauvre, squelettique, gris, tout rayé, il souffrait le martyr. Il avait une grande blessure juste à côté de la mine, ça le faisait atrocement souffrir ; c’est à cause du taille crayon m’a t’il dit, il est sans pitié et se moque bien de me déchirer.
Le taille crayon était aussi dans le pot, personne ne lui parlait. Il faut dire qu’il était tout au fond et qu’il était lui-même très silencieux. Il m’effrayait un peu, toutefois je tentai d’engager la conversation pour le ramener à de meilleurs sentiments.
Il s’appelait UHU, sous ses airs de dur, car il est vrai qu’il est en acier inoxydable, il n’aimait pas ce qu’on lui faisait faire.
Sous sa lame tranchante, il entendait geindre les crayons de papier, ça le rendait fou. Il m’expliqua que souvent les tailles crayons se sabordent, se suicident en abîmant leur lame à un tel point, qu’ils deviennent inutilisables.
Son rêve était d’appartenir à un molubdotémophile, mais ça n’arrivait que très rarement, alors il pensait sérieusement à salir sa lame, la faire rouiller dès que l’occasion se présenterait, et surtout à garder un maximum de plomb et de bois sur sa lame pour l’encrasser plus vite.

Mon séjour dans ce pot fût une drôle d’expérience.
J’ai pu, aussi, m’entretenir avec les Stabilo. Ils sont vieux, connaissent beaucoup de choses très importantes. Ils n’existent que pour ça, pour souligner les choses importantes.

Ils sont un peu sots parfois, ils crient très fort : « 16 heures coiffeur Joël !! », parce qu’ils croient que c’est très important.
Ils n’arrivent pas à différencier l’heure du coiffeur pour Joël et une poésie de Baudelaire. Ils ne connaissent pas ou peu les verbes et la conjugaison, mais sont intéressants parce qu’ils sont vieux.
Quelques uns ont 30 fois mon âge, ils connaissent des choses anciennes, se rappellent quand Joël et Audrey ont emménagé dans la maison « Vider Carton Vaisselle », « Déchetterie Cartons », « Chercher Maintenance Chaudière » ; ça me faisait un peu envie en les écoutant, mais en fait, à mieux y penser, je préfère l’intimité très forte, si courte soit elle, à cette longue vie dénuée d’autres intérêts que des utilisations fugaces sur des horaires ou des phrases écrites par d’autres.

Clairefontaine me dit qu’il voit mon niveau d’encre baisser, il s’inquiète un peu pour moi.
Une vie de stylo dans le monde de l’écriture c’est comme une vie de papillon dans le regard d’un enfant.
Ça me fait peur.
J’ai appris à mesurer ma ressource, mais c’est beaucoup trop frustrant, le dilemme est de plus en plus douloureux. Je dessine maintenant les mots avec la maîtrise et le plaisir qu’aurait un artiste abouti. Oh ! je sais bien qu’un artiste n’est jamais abouti, alors imaginez !
34e jour : Nous sommes partis en voyage, avec Joël.

37e jour
: « A l’est de l’Europe, triste paysage… d’un peuple en souffrance, dans un pays qui ne demande qu’à vivre…D’un saut de puce vers l’ouest me voici sous le charme de cette ville de Bohème.. »
40e jour : La douce main m’a repris :
« Tu étais loin, si loin et pourtant la sensation qu’une partie de toi est toujours là, en moi. La certitude de l’attachement. Certitude de l’amour ?
Dans quelques minutes dans tes yeux je vais me noyer, me perdre, m’oublier… oserai-je ? Oserai-je… »

43e jour : « Sur la table, la feuille retenue par le stylo ondule au gré de la brise, se soulevant régulièrement, il est toujours là, et pourtant si absent qu’il ne remarque pas une présence à ses côtés. Seul un subtil parfum l’enivre, brouille ses sensations …. Les oiseaux s’envolent brusquement, des cris d’enfants l’envahissent. Une moto démarre en trombe, moteur à plein régime. Un autre véhicule passe, laissant derrière lui un panache de fumée noire et nauséabonde.
Soudain, il entend l’onde d’une voix douce lui demander, « excusez moi, monsieur, puis je vous empruntez cette chaise ? »

Mon encre est au niveau du ressort.
Clairefontaine est de plus en plus inquiet, je ne suis plus très bavard, je m’économise pour les mots, je veux écrire encore, je veux écrire beaucoup.
La douleur maintenant, de plus en plus violente, de l’encre qui s’échappe se mêle au plaisir toujours plus intense de l’écriture.
Je connais la main de Joël, c’est là que je suis né. Je sais former ses lettres par cœur, je n’ai plus besoin d’y penser.
Si je ne souffrais pas tant, je pourrais, maintenant, rester concentré sur le sens des mots et des phrases.

47e jour
: ça s’arrange entre Joël et Audrey, ils s’aiment ces deux là, c’est sûr.
Je voudrais vivre tout le temps avec eux, pourtant je sens que ma fin est proche.
Clairefontaine me supplie de m’économiser, il me parle beaucoup.
Il s’est renseigné auprès du Dictionnaire et il me dit qu’il existe des recharges ou des cartouches pour les stylos, mais il ne sait pas si ce procédé peut m’être appliqué.
J’aime toujours autant les douces pages, l’énergie de la chaude main qui me tient. Mon mécanisme fonctionne très bien, je serais peut être rechargé ?
Ah, cette douleur… toujours, de plus en plus là…
48e jour : je suis fatigué, très fatigué. Mon encre part, ça me vide, je m’essoufle. Les mots sont tellement beaux

« D’un mouvement souple il tourne la tête, ses yeux reprennent vie son visage s’éclaircit, elle est là debout devant lui, souriante, à attendre sa réponse … pardon euh oui bien sur…dit il un peu gêné, il la voit s’éloigner tirant la chaise aisément, le regard toujours posé sur le sien.
Une sonnerie stridente retentit, Il ouvre subitement les yeux, le reflet blanc du plafond l’aveugle, ses paupières se referment.
Les rayons du soleil rayonnent dans la pièce. Il se lève, s’assied à son bureau, prend son stylo et se remet à écrire… »

Joël remonte son stylo vers ses lèvres.
Dans un long souffle chaud sur sa mine, il tente de chauffer les dernières gouttes d’encre.

Non, décidément, il ne fonctionne plus.
D’un geste machinal, avec l’assurance qui le caractérise, il jette le stylo dans la corbeille d’osier. Parmi les enveloppes déchirées, les courriers froissés, les tailles de crayons de papier et une feuille veloutée un peu chiffonnée sur laquelle il distingue
« Joël, viens me chercher, s’il te plaît, viens ! ».

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À propos de tchesssss

Tchesssss *Rameneuse de fraise* Coups de coeur, coups de blues, coups de gueule... Auto entrepreneuse, mon père croit que je fais des ménages, en vérité je suis une fée du logis. Blogueuse Maman Femme Particularité : Regarde la Terre vue d'en haut... Voir tous les articles par tchesssss

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